Samedi 24 octobre 2009
C'est une idée soigneusement évitée par nos gouvernants mais qui pourtant existe et fait sens : la possibilité de révoquer un mandat. Dire à tel élu, au pif le président, "bon finalement c'était une erreur, nous sommes au regret de devoir nous séparer de vous : bon vent, et n'oubliez pas d'aller porter cette feuille à Josy de la compta, pour qu'elle vous dirige vers le pôle emploi."
Quand on parvient enfin à la glisser dans un débat, c'est aussitôt la levée de boucliers, "ah mais vous vous rendez pas compte, c'est la porte ouverte à tous les populismes, à des élus qui flattent les bas instincts du bon peuple pour rester en place, qui jouerait la carte du spectacle médiatique plutôt que celle d'une action raisonnée..." Et bien sûr, ce n'est pas une description de la situation actuelle : juste, du scénario catastrophe qui se jouerait si jamais on avait la possibilité de dire "la souveraineté du peuple appartient au peuple, donc t'es gentil, tu la rends maintenant, pas dans quatre ans, et on va voir à qui on va la filer."

En tous cas, si cette révocation des mandats existait, j'aurais une bonne raison, la 1197ème au moins, pour révoquer l'actuel phare de la pensée. Outre le yacht, outre le bouclier fiscal, outre le taser, outre Gandranges, outre la sous-culture, outre Khadafi, outre les talonnettes, outre l'embarras international, outre tout un tas de trucs, j'ajouterais la lettre à guitou. "Ma petite maman adorée," non, vraiment, je ne peux pas. L'Histoire s'efforce d'être une discipline scientifique (hum), son enseignement vise à participer à la formation d'une conscience citoyenne raisonnée, savante, apte à faire des choix pertinents (hum hum), et non, faire pleurer dans les chaumières hors contexte juste par caprice présidentiel ne va pas du tout dans ce sens là.
Au départ, quand il en avait parlé, quand des guignols comme Bernard Laporte s'étaient ridiculisés en barrissant de bonheur, j'avais classé ça dans la longue liste des tocades présidentielles aussitôt proclamées aussitôt oubliées ; un peu comme une journée de la solidarité avec les labradors, c'est gentil mais on a des trucs plus urgents à faire. La plupart des profs avaient juste fait les morts, moi j'avais ajouté un petit discours sur la nécessité de la rigueur historique pour répondre aux élèves qui me demandaient si je comptais les faire chialer avec cette lettre - et puis j'ai fini sur "et si on vous demande, vous répondrez qu'on avait du travail."
Mais il a remis ça ! Luc Chatel, en bon lapdog, en a rajouté une couche. Guaino et son bon discours sur les professeurs qui sont des fonctionnaires, donc aux ordres (et qui t'emmerdent, en passant) a causé de nouveau. C'est passé presque inaperçu. Un bide complet. Malgré quelques déclarations des recteurs, il semble que la plupart des chefs d'établissement ont fait le choix d'oublier de relayer la consigne. On mettra ça sur le compte d'une certaine idée de la décence, et on passera à la suite.

Sauf que je me sens de plus en plus mal à l'aise, à expliquer les grands principes que je suis censé littéralement professer : l'égalitarisme républicain, la représentation du peuple, le président au dessus des confessions et des crispations, je ne peux en dire un mot sans être aussitôt - et fort légitimement - attaqué avec des mots comme "Fouquet's" ou "Jean Sarkozy." Quelle position adopter ? Si je continue mon blabla presque évangélique, je suis ridicule et malhonnête. Si j'approuve, je prends position et ne peux plus vraiment faire mon boulot. Quand il s'agit de sujets ultra polémiques comme la guerre d'Algérie ou Israël, c'est encore jouable, parce que je peux invoquer la distance et le raisonnement dépassionné. Mais quand il s'agit de l'institution que, quelque part, je représente moi aussi, je n'ai plus aucune cartouche. Je suis à poil, le cul entre deux chaises, en porte à faux, dans plein de positions imagées et incongrues qui sont parfaitement incompatibles avec la majestueuse (hum hum hum) posture de prof.

Ainsi, cher président élu et indéboulonnable pour encore un paquet d'années, cher homme qui a fait le choix de se tirer la bourre avec Berlusconi à qui sera le plus bêtement crâneur, si tu pouvais lever le pied, et cesser de nous mettre dans la gêne, ce serait fort civil de ta part. De toutes façons il a trop de longueurs d'avance : tes talonnettes ne peuvent pas sérieusement rivaliser avec une disparition de deux semaines pour cause de lifting. Non je t'assure. N'essaie pas. S'il te plaît.

---
Enfin je m'en fous je suis en vacances, la la la, et je cuisine des trucs de fou, la la la.

Par grands-bras
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Samedi 3 octobre 2009
Coincé dans les embouteillages de Chelles.
Je n'y vis plus mais j'avais besoin de croquettes pour chat, et là je sais où en trouver, tandis qu'à Villemomble, je manque encore de repères. Partir à 18h un Vendredi c'était évidemment du suicide, mais sur les premiers mètres j'y ai cru. Un acte manqué sans doutes, un désir de bonne excuse pour perdre une heure.
Bah, il faisait beau, j'avais un plein paquet de cigarettes, et rien d'urgent à faire. Je pensais au fait que si j'étais vraiment pressé par un emploi du temps contraignant, si je n'avais pas ce luxe formidable de pouvoir faire le gros de mon travail aux heures qui me chantent, je ne pourrais pas me permettre de telles inconséquences. Sur fip, les premières mesures de la musique d'Amarcord se firent entendre ; comme je n'ai pas vu le film, elle est associée à des images d'éléphants en parade sous les projecteurs d'un chapiteau qui sent des pieds entre les ravaudages.
A gauche, en sens inverse sur le trottoir, une femme âgée, bien mise, au chignon et à la teinture soignés, passait, juchée sur un drôle d'engin pour vieux : un fauteuil à roues et à guidon, avec des freins et un petit moteur. Je dis pour vieux parce que je me demande toujours, quand j'en vois, si c'est une variante du fauteuil électrique utilisé par des handicapés, ou une fantaisie mi-flemmarde, mi-excentrique - comme ces drôles de vélos où l'on roule à moitié couché, les pieds en avant, et qui ont l'air fort peu commodes.
Elle s'arrêta en plein passage piéton, au milieu de la route, et regarda autour et derrière elle. Je me demandais ce qu'elle pouvait bien faire là, plantée comme en rade, et ce qu'elle cherchait. La scène dura quelques secondes, ce qui semble une éternité au volant - pour preuve, la voiture qu'elle bloquait klaxonna. La vieille, pas contrariée, manifesta son dédain par un doigt par dessus son guidon. Et puis, trottinant, arriva enfin l'élément mystérieux qu'elle attendait : deux petits chiens qu'elle promenait, sans laisse ni rien, depuis son fauteuil si lent.
Sur le papier ce n'est qu'un détail, mais dans la rue, cette accumulation de détails saugrenus, soulignée et amplifiée par la musique, me laissa tout confus. Dans un film, on aurait trouvé ça un peu too much.



Un peu plus tard à Carrefour, je remarquais au rayon casseroles - oui, j'avais besoin de nouvelles casseroles, et aussi de petites cuillères bon marché, d'ailleurs ils sont gentils à Carouf de les lier avec un scotch rouge, mais pour enlever les traces sur du métal, c'est juste pas possible - un bien beau garçon. La trentaine du mec pas encore installé, le visage marqué par pas mal d'alcool, mais la carrure imposante et l'air décidé du mec qui a appris très tôt à ne jamais rien lâcher de la queue du diable qu'il tire. Je pensais y sentir l'intermittent du spectacle qui doit sa survie tant au talent qu'à l'obstination. Je tentai mollement quelques œillades ("à quoi bon ? c'est pas comme si tu avais vraiment envie qu'il te saute dans un coin du supermarché, ni comme si ça avait la moindre chance d'arriver, d'ailleurs ?" - "oh ta gueule mon cerveau") mais il avait l'air vraiment très préoccupé - je veux dire, bien plus que lorsqu'on se demande pourquoi il y a tous les couverts possibles sauf celui qu'on cherche, alors qu'on a fait trois fois le tour de tous les rayons mitoyens.
Quelques minutes plus tard, bien plus loin dans le magasin, du côté des pâtes et des sauces pas bonnes, je le croisai à nouveau, planté dans l'allée centrale avec une casserole à fond rouge à la main. Toujours le front plissé, toujours préoccupé, donc toujours indifférent à l'œillade vaine. J'allai chercher du gras à gauche, du pas gras mais tout de même calorique pour me déculpabiliser à droite, un peu d'équitable aussi, la conscience citoyenne se satisfait à plein de niveau simultanés, mais il restait là avec son bizarre trophée. Soudain, alors que j'étais bien absorbé par le mur des tablettes de chocolat, une voix incroyablement puissante, grave, majestueuse (avec juste un soupçon de borderlinitude) résonna. "Mesdames et messieurs, ceci n'est pas une agression, je ne fais pas la manche, je ne fais pas de hold up ni d'animation commerciale, j'ai juste un message à transmettre, et j'espère que vous m'écouterez, et que vous réfléchirez !" Au bout du rayon je voyais les gens interrompre leurs déambulations et tourner la tête, craintifs mais pas affolés. Je pensai que malgré le message, c'était une animation commerciale inhabituelle, agressive, et probablement loupée, comme souvent quand on veut vendre un truc sans avoir l'air de rigoler un peu - et j'ai absolument horreur des gens qui hurlent "il est frais mon boudin" sur les marchés, encore plus dans les supermarchés, et même quand "leurs délicieux accras frais, le bon goût des îles" me font envie, il est hors de question que je m'en approche ou que je les regarde. Ou peut-être un truc militant à la Act-Up, ou une performance artistique. Je repris mon chemin de consommation, bien décidé à ne pas ralentir d'un iota ni à trop regarder ce qui se passait (on est en région parisienne quoi merde, il faut au moins un vrai ovni clignotant pour attirer l'attention), droit vers le café, mais bien sûr du coin de l'œil, je me rendis compte que c'était le bien joli garçon à la casserole. Là, il la tenait bien haut en l'air, et expliquait - enfin, pour ce que j'en ai compris - qu'il avait voulu acheter un instrument adapté aux plaques à induction et qu'il ne marchait pas dessus malgré ce qu'affirmait l'étiquette (ou était-ce l'inverse ?), et que Carrefour ne voulait pas le rembourser, et l'invitait, vous vous rendez compte Mesdames et Messieurs, à écrire à une société en Espagne, oui en Espagne ! "Je ne vous demande pas de boycotter ces casseroles, je ne commets rien d'illégal, je vous demande simplement d'être vigilants !" Ensemble, soyons vigilants, soyons attentifs, faisons gaffe aux sacs d'explosifs dans le métro, à la grippe du porc du Mexique, aux casseroles trompeuses.
Son speech si fort, si puissant dans dans les décibels que dans la conviction, avait figé tout le monde dans une espèce de mélasse. L'action était subitement passée au ralenti : beaucoup de gens étaient hypnotisés, ceux qui ne l'étaient pas discutaient à voix basse, tous le regardaient. Une jeune femme blonde, peut-être une caissière ou autre chose d'assez pénible et aliénant, applaudit bien fort les mains en l'air pendant cinq secondes, le temps de se rendre compte qu'elle était seule à le faire. Pendant un minuscule instant, je fus tenté, comme au moins la moitié de l'allée centrale, de l'imiter : mimétisme animal face à la confusion engendrée par la scène (comment se comporter dans ces cas là, hein ?), vague transport dû à la conviction du gars, émotions rapidement écrasées par cette épiphanie, finalement, on s'en foutait de ses déboires de casserole.
Deux minutes plus tard, on entendit à nouveau le même discours, venant de bien plus loin dans le magasin. Un vigile passa dans le rayon au pas de course. Le speech fut entrecoupé de "lâchez moi, je vous interdis de me toucher, j'ai un message à transmettre, vous ne pouvez pas me faire taire." A nouveau, la mélasse. Plusieurs personnes voulurent accrocher mon regard, partager leurs sentiments de curiosité et d'indignation mêlées. L'incongruité de la scène, la puissance du discours et la trivialité de son sujet (sérieux mec, tu veux pas nous lâcher la grappe avec ta casserole à dix euros ?), semblaient abolir tous les codes sociaux. On crut envisageable de se parler dans un supermarché, d'y échanger des points de vue, des émotions. Peut-être même se comporter comme des humains et s'interposer entre la victime d'un système dégueulasse et les laquais du Grand Capital - pensée vite étouffée par la pesanteur de la géographie, c'était à au moins cinquante mètres et absolument pas visible. Encore un peu plus, et on allait imaginer possible de papoter avec ses compagnons d'ascenseur, voire, plus fou, de métro. Et pourquoi pas, tant qu'on y est, l'anarchie et des communautés auto-gérées ?

C'est après que j'ai fait le lien : très vraisemblablement, il venait du cirque où j'imagine mes éléphants chorégraphiés.

Le monde perd les pédales ces temps-ci. Pas seulement les gens, ça fait longtemps que le post modernisme a brouillé les pistes. Non, je crois que la réalité elle-même trébuche, et qu'il ne faudra pas s'étonner si, d'ici quelques années, les autoroutes se couvrent de crevasses d'où surgissent des dvd à vil prix, et si les femmes accouchent de plats de spaghettis.

---
Relecture de Lolita, j'avais oublié à quel point chaque phrase était belle et élégante, et le charme de son incipit :

Lolita, light of my life, fire of my loins. My sin, my soul. Lo-lee-ta : the tip of the ongue taking a trip of three steps down the palate to tap, at three, on the teeth. Lo. Li. Ta.
She was Lo, plain Lo, in the morning, stading four feet ten in one sock. She was Lola in slacks. She was Dolly at school. She was Dolores on the dotted line. But in my arms she was always Lolita.
Did she have a precursor ? She did, indeed she did. In point of fact, there might have been no Lolita at all had I not loved, one summer, a certain initial girld-child. In a princedom by the sea. Oh when ? About as many years before Lolita was born as my age was that summer. You can always count on a murderer for a fancy prose style.
Ladies and gentlemen of the jury, exhibit numer one is what the seraphs, the misinformed, simple, noble-winged seraphs, envied. Look at this tangle of thorns.


Par grands-bras
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Jeudi 24 septembre 2009
Bien que branché sur le ouèbe depuis les débuts en France, je continue régulièrement à être surpris par les dérives et les dangers qu'il comporte. On passera sur les pédo-nazis, la disparition de l'orthographe, ou les effets pervers de l'accès immédiat à toute l'information - nous n'avons pas attendu internet pour être pervers, fachos, illettrés ou saturés.

Non, ce qui me préoccupe en ce moment, c'est ma tante. Bien que relativement équilibrée, ouverte, rationnelle (ok, elle est catholique, donc y a comme qui dirait un terrain qui l'éloigne de ces chouettes prédispositions, mais on va faire comme si), sa découverte de "l'internet," comme elle dit, l'a transformée. Auparavant, elle se tenait éloignée des ragots, gardait ses distances avec les journaux télévisés en particulier et les journaux en général, et maintenant une raisonnable vigilance intellectuelle.
Depuis son laborieux raccordement, elle a brûlé les étapes : perplexité devant les fonctions de base, enthousiasme devant toutes les conneries à faire tourner par mail, découverte des sites de cuisine, le tout en trois mois - ce qui n'est pas mal, compte tenu du fait qu'elle a soixante cinq ans, que son dernier contact avec "l'outil informatique" remonte au monochrome, et que l'écran est posé sur un napperon. Maintenant, sa nouvelle marotte, c'est la théorie du complot.
Oui, elle est devenue conspirationniste, et tient des propos de femme folle. En vrac : la grippe c'est un truc de guerre bactériologique, la farce du vaccin en carton c'est l'Opus Dei (ou des néo nazis je sais plus), la crise financière est lisible dans Nostradamus, et les Juifs sont responsables d'à peu près tout. Autant pour le monde merveilleux d'internet, qui élève l'humanité loin des miasmes de la connerie et de l'obscurantisme de concierge.
Je sais, on le sait, l'accès à l'information implique celui à la désinformation, mais merde, ma tante quoi ! Maintenant j'ai plein de salades dans mes mails, et j'ai complètement oublié comment on pouvait lutter, intellectuellement, contre la théorie du complot, sans tomber aussitôt dans le dialogue de sourds. "Mais je te dis que les Juifs/nazis/opusdei/américains/rayezlamentioninutile sont derrière tout ça !" - "ben montre une preuve, un document, je sais pas" - "mais ils ont effacé les preuves, ils sont trop malins" - "et comment ça se fait que tu en aies entendu parler alors ?!" - "y a des gens qui savent, qui parlent, mais qui se cachent."
Même profond sentiment de solitude qu'en cours, quand je me dis face à une question particulièrement inepte, "bon... par où je commence ?"

L'astuce, c'est de profiter des avantages de cette absence de recul, comme par exemple, le flip de la psychose sanitaire : je toussotais un peu aujourd'hui à force de gueuler comme un goret pour me faire entendre en classe, un petit malin m'a demandé "eh monsieur, vous avez la grippe, uh uh ?" - "ben je sais pas, je me demande franchement, et si vous la fermez pas, je vous éternue en pleine tête, et ne croyez pas que votre tartine de gel vous protègera." Radical : mutisme transi.

---
Rêvé il y a quelques semaines que j'avais la tête de Cassie, le personnage dingo des deux premières saisons de Skins, et qu'un soir, fatiguée, j'enfilais une little black dress, me tartinais agilement la bouche de gloss, et allais faire claquer mes talons dans la rue pour allumer les mecs dans la boîte du bas de la rue, puis rentrais seule, défoulée, repue de n'en ramener aucun comme une anorexique qui a nargué un buffet. Et dans le rêve comme dans ma vraie rue de maintenant, ça puait la vieille pisse, mais je m'en foutais.
Cette image me revient très régulièrement (d'autant plus que ma rue pue toujours autant, vu qu'elle est nettoyée une fois par mois, véridique), ce qui est plutôt surprenant puisque je n'ai aucun fantasme de cross dressing ou je ne sais quoi, et suis persuadé que je serais grotesque sur des talons, entre ma morphologie et ma gaucherie.

Par grands-bras
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Vendredi 11 septembre 2009
Je ne l'ai pas trop fait ici, mais hors de ce blog, je ne cesse de vanter les mérites de mon nouvel appartement : spacieux, clair, relativement bon marché, bien situé... enfin selon les standards de la banlieue avec un salaire de prof. Selon mes anciens standards toulousains, c'est un truc limite décent et clairement hors de prix.
Outre ses mérites structurels (on voudra bien dire ça comme ça), il a aussi un environnement formidable. Deux voisins de palier qui se sont jetés sur mes cartons pour m'aider dès qu'ils m'ont vu en porter, l'un deux est à se damner... celui du dessous se balade en caleçon sur le palier pour dire bonjour (et il a le genre de corps dans lequel on peut se balader en caleçon sur son palier)... et dans l'ensemble les gens sont gentils et disent bienvenus. Je les croise peu, c'est aussi bien pour mon rythme cardiaque. Il a beau s'améliorer avec les quatre étages, que je remonte trente six fois par jour parce que j'oublie tout le temps quelque chose ("oh où est mon téléphone ? oh les cours pour telle classe ? oh le courrier qui a déjà une semaine de retard ? oh la poubelle avec des épluchures de crevettes y a pas moyen de laisser ça six heures dans le couloir ?"), y a des limites liées au temps qui passe et aux cendriers qui débordent.

Rien à voir - lu dans un recueil de Sacha Guitry (pourquoi ai-je du Guitry dans ma bibliothèque ?!) : "c'est entre trente un et trente deux ans qu'une femme vit les dix plus belles années de sa vie."

Mais ce lieu a tout de même une faille majeure : le vis à vis. A priori il est parfait : plusieurs immeubles à portée de vue, mais pas immédiatement en face, donc de l'air et le paisible sentiment de ne pas être épié tout en pouvant mater à loisir. En pratique, il est naze : tout le monde s'y couche tôt, et il n'y a jamais rien eu de rigolo à y regarder jusqu'à présent. Est-ce que, karmiquement, ce serait vraiment grave de dégoter des jumelles ? Voisins décevants.

Prises de tête au lycée pour pouvoir faire lancer mes projets. C'est délicat la rentrée, épuisant, au bout de deux jours de cours on croit que ça fait déjà trois semaines non stop. C'est pas le moment pour découvrir que deux nanas, dans la même matière, se sont réunies pour bosser ensemble sur plein de trucs et préparer tous leurs cours sur les nouveaux programmes sans m'en parler, alors qu'on se voit tout le temps ; c'est pas le moment non plus, quand je leur propose un projet commun glamour pour le printemps, de me répondre "ah non tu comprends on a tout préparé, pas question de bouger quoi que ce soit" - aussi cloîtrées dans leurs petites progressions à 35 balais, ça fait de la peine. Enfin, ce n'est pas le moment pour que la direction oublie brusquement telles et telles heures dédiées à tel et tel projet (oui j'ai déjà dit le mot trois fois mais on n'a que celui ci à la bouche), ce qui me force à doucement élever le ton pour avoir tout de même mes financements, en version light ; surtout après avoir passé des semaines en mai juin à entendre que tout ce que je proposais était formidable et figurerait au sommet de la pile des subventions à arracher.
Et puis j'aimerais bien qu'on arrête de me dire qu'il n'y a pas un kopeck pour acheter des rideaux opaques (oui parce que les rideaux translucides c'est joli mais ça fait un peu chier si on veut regarder des images ou un film) quand on installe dans une salle un putain d'évier qui ne sert à rien ni personne (enfin, si, au prof de je sais pas quoi, mais de toutes façons il donne cours dans une autre salle déjà équipée merci.) Par vengeance mesquine, je laisse les élèves s'en servir d'abreuvoir quand ils sortent du cours de baballe, ils mettent de la flotte partout, au moins ça évite qu'elle stagne dans les tuyaux.

Il y a néanmoins une chose qui ne déçoit jamais, c'est la capacité de certains à sortir des choses énormes. Ils osent encore peu s'exprimer, entre le fait que ce soit le début, et mon rôle de grand méchant qui est presque crédible, mais les premières perles surgissent, brillantes, encore glaireuses.
En géo : "donc y a le continent européen, et le continent asien ?"
En français : "alors, si on avait un champ lexical du vol, on aurait quels mots dans le monologue d'Harpagon ?" - "euh sous, euh racket, euh dépouiller, euh arabes ?"
Ils me plaisent déjà, avec leurs prénoms super nazes donnés par des parents fans de séries américaines. J'ai hâte de les rencontrer eux aussi.

---
Enième invasion d'angoisses diffuses, devant le bordel de mon quotidien, le chaos dans lequel j'évolue (enfin, j'espère que j'y évolue), l'improvisation constante, les repas sur le pouce, les nuits courtes à cause d'heures à rien foutre, le constat de la solitude. Qu'est-ce que je vais faire à quarante ans ça peut pas durer un rythme pareil faut que ça change faut que tu changes faut que tout ça soit propre clair rangé régulier que tu aies les mains libres oui les mains libres mais pour en faire quoi au fond t'as déjà plein de temps parce que tu bosses super vite tu pourrais faire plein de choses par exemple par exemple bon en cherchant tu trouverais et puis arrêter de fumer te tailler les tifs et une fois que tu auras fait tout ça eh bien tu seras finalement bien emmerdé sauf que tu commenceras à être malade d'être vieux. Il doit bien y avoir un truc, un moyen de détourner la question, une pirouette, une posture, une issue. Comment font les autres, ceux qui pètent un câble arrivés à la retraite parce qu'ils s'ennuient, pour ne pas exploser déjà trente ans plus tôt ?

Par grands-bras
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Jeudi 10 septembre 2009
Au fond, pourquoi m'inquiéter ?
Oui j'ai envie de plastiquer des immeubles, d'enrouler des bagnoles autour des pylônes, oui je veux faire un brasier de Paris tout entier, oui je veux faire sauter les barrages, et non je ne le ferai pas. Alors, quoi ?
Le quotidien ne m'amuse que quand c'est sur les chapeaux de roues, quand tous autour semblent se noyer et qu'on surnage à peine, quand je finis de bosser à pas d'heure pour me lever si tôt pour ne plus penser à rien d'autre qu'à la prochaine heure. Forcément ça donne envie.

Mais vraiment, à quoi bon m'inquiéter ?
Habituellement, rien ne me résiste. Hormis les gens. Mince, il n'y a rien de bien intéressant sinon les gens - et aussi, un peu, la littérature qu'ils ont écrite.
Haussement d'épaules. La brume se dissipera tôt ou tard.

C'est bien, la fin des vacances. Il faut les subir pendant deux mois pour bien se rendre compte de leur lourdeur.

Par grands-bras
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander

What the hell ?

Recherche

Calendrier

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés